Le discours d'un autre

Élu·e·s, soyez vous-mêmes !

Pour se sentir "à la hauteur de la fonction", les élus locaux se glissent souvent dans la peau d’un autre lorsqu’ils prennent la parole en public. Ce n’est pourtant pas ce que nos concitoyens attendent de leur personnel politique. Et si vous essayiez plutôt d’être… vous-mêmes ?

Ami·e·s élu·e·s, je vous connais. Et j'ai du respect pour votre engagement. Depuis quinze ans, j’aide des hommes et des femmes politiques, comme vous, à préparer ou à améliorer leurs interventions publiques. J’ai beaucoup appris sur votre manière de penser et sur votre (complexe) rapport à la parole. Puisque vous êtes ici, si vous avez cinq minutes devant vous, voici mon diagnostic… et ma proposition de traitement.

Vous vous rêvez en tribun quand on vous attend sur le terrain

Qu’il vous semblait majestueux, votre sénateur-maire, ceint de son écharpe tricolore, porté par ses envolées lyriques… Alors, à l’aube de votre premier mandat, vous vous dites : "pour être pris au sérieux, moi aussi, je dois apprendre à faire de beaux et longs discours". C’est oublier un peu vite que l’on ne retient à peu près rien de ces péroraisons et que votre auditoire aura décroché au troisième paragraphe, les yeux déjà rivés sur le buffet à venir. Non : ce que l’on attend de votre parole publique, ce sont des mots simples, directs, et des réponses concrètes aux besoins du quotidien. Vous voulez "prendre de la hauteur" quand on vous attend au niveau du trottoir ; vous voudriez "avoir du style" quand on attend des actes.

Mon conseil: allez droit au but. Mettez-vous à la place de votre auditoire et parlez-lui de ce qui l’intéresse : ce que vous faites pour lui. En vrai.

Vous vous improvisez expert quand on veut d’abord vous sentir engagé

Ah, si seulement vous pouviez donner le sentiment que vous maîtrisez aussi bien vos dossiers que la cheffe de service qui travaille à vos côtés… Alors, pour chaque sujet, avant d’oser vous exprimer, vous vous plongez dans les notes techniques. Vous apprenez par cœur les mots compliqués que vous prendrez grand soin de replacer aux côtés des données chiffrées dont vous ignoriez jusqu’à l’unité. Mais croyez-vous vraiment que vos administrés attendent de vous que vous défendiez une thèse sur les thèmes dont vous parlez ? Non : ils veulent que vous les convainquiez de votre volonté et de votre implication sur les sujets qui comptent pour eux.

Mon conseil: mettez vos tripes sur la table. Interrogez-vous sur les motivations qui vous animent pour vous emparer du problème et partagez-les avec votre auditoire… avant de laisser votre brillante cheffe de service développer les solutions que vos équipes auront mises sur pied.

Vous vous comportez en parent quand on aspire à l’horizontalité

Il faut faire de la pé-da-go-gie ! Vous aimeriez tant faire grandir vos concitoyens, les aider à comprendre ces enjeux si complexes que vous prenez en charge pour eux… Alors, vous parlez "intérêt général", "vivre ensemble", "solidarité territoriale", "implication citoyenne". Et vous voilà dans le costume de ce papa sentencieux qu’adolescent vous écoutiez d’une oreille vous expliquer la vie. Mais élit-on une équipe municipale pour qu’elle nous apprenne à mieux penser ? Non : aujourd’hui, chacun de nous se considère à juste titre comme expert de son propre quotidien.

Mon conseil: partagez les données du problème, montrez-vous à l’écoute du ressenti individuel de vos administrés et partagez VOTRE manière d’y répondre. En responsabilité.

Julien ROIRANT
Fondateur d'AgoraLab,
moteur de dialogue citoyen.